P. Corcuff. “La grande confusion” (2021)

Références : Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Paris, Textuel, coll. Petite Encyclopédie critique,2021, 670 pages.

Il y a une dizaine d’années, Ramzig Keucheyan proposait au lecteur un voyage dans les pensées de gauche et de gauche radicale, principalement européennes, afin d’en établir un panorama clarificateur[1], type d’entreprise toujours utile pour se repérer. Dix ans plus tard, on n’en est malheureusement plus là, car à une hégémonie antérieure (certes déjà en voie d’érosion) de cette pensée tend aujourd’hui à se substituer une autre, celle de la droite, voire de l’extrême droite, à la faveur de la confusion idéologique qui s’est emparée des productions intellectuelles, sinon conceptuelles, se réclamant de la gauche. Telle est la thèse soutenue par Philippe Corcuff dans son dernier ouvrage, volumineux mais de bout en bout passionnant, à son tour très utile car permettant de revisiter ou d’explorer des textes qu’on n’a pas toujours le temps ou l’envie d’aller regarder de près et qui sont cependant révélateurs de ce brouillard aujourd’hui répandu sur nos convictions « de gauche ». Un des premiers mérites de l’ouvrage, c’est l’ampleur de son information, traitant aussi bien d’interventions théoriques et philosophiques que directement politiques sans ignorer le rôle joué par les œuvres de fiction (de plus en plus, les séries) ni par les médias et, au sein de ceux-ci, par des émissions apparemment anodines, telles que Les Guignols de l’info (mais ce n’est pas la seule). Remarquons au passage que, pour le bonheur de ceux qui aiment les chansons (et savent qu’elles jouent leur partition dans le concert idéologique), Philippe Corcuff n’hésite pas à recourir aux paroles de quelques-unes qui l’ont marqué et qui reviennent en leitmotive significatifs au long de son écrit. Ainsi, pour désigner les glissements de la pensée de gauche vers d’autres horizons douteux, le refrain d’Eddy Mitchell : « la vie les a doublés » ; pour relativiser ce qui a pu être jadis aussi péremptoirement affirmé par certains comme vérité définitive que bruyamment dénoncé par les mêmes aujourd’hui comme horresco referens, les mots d’Alain Souchon : « Dérision de nous, dérisoires » [2];  pour souligner le danger de cette grande confusion et de cette hégémonie déjà passée ou passant à l’extrême droite, le cri de Serge Reggiani : « Les loups sont entrés dans Paris ». Notons aussi que c’est par le texte anglais d’une chanson[3] interprétée par James Taylor que se conclut le livre, ballade mélancolique mais non définitivement pessimiste, laissant la porte ouverte à des possibles et des « peut-être », annonciateurs d’une nouvelle poussée contre-hégémonique, du moins à terme.

Le volume comprend une introduction à ambition théorique : Vers une théorie politique critique de la confusion aujourd’hui. Lui-même engagé en politique, au cours des trois dernières décennies, comme il ne le cache pas, successivement dans plusieurs organisations de gauche parfois antithétiques les unes par rapport aux autres (selon un spectre large allant du PS à la Fédération anarchiste, à l’exception -relevons-le- du PCF), enseignant de sociologie politique à l’IEP de Lyon, auteur de nombreux ouvrages, articles et interventions, Corcuff entend bien sûr donner à son propos un ancrage théorique. Mobilisant la notion foucaldienne de « formation discursive » caractérisant de manière particulière tel ou tel moment historique, il va chercher cet ancrage du côté de la théorie politique critique[4], entendue comme tension entre, d’une part, la théorie sociologique qui vise, à travers un certain nombre de cadres conceptuels, une analyse approfondie du réel socio-politique en recourant aux outils de l’enquête, donc à la mise au jour d’indices empiriques et, d’autre part, la philosophie politique, qui présente un caractère nettement normatif du côté de ce qui « pourrait » ou « devrait » être. D’où le fait que l’auteur, dans le cours de l’ouvrage, nous fait régulièrement circuler des données empiriques à leur reprise théorique et, après avoir effectué des présentations objectivantes des positions de tel ou tel idéologue ou politicien, ne dissimule jamais les siennes propres (permettant ainsi au lecteur d’entrer lui-même dans l’échange, en sachant où il est).

Trois grandes parties scandent le cœur du développement. I : Dérèglements de la critique sociale dans les temps confus actuels. Dans les trois chapitres de cette première partie, sont ainsi – entre autres – passés au crible de l’analyse : l’identitarisme et le conspirationnisme contemporains ; l’hypercriticisme confusionniste dont le laboratoire est à l’extrême droite, mais contaminant désormais la gauche qui n’est pas exempte d’accueillir en son sein de « nouveaux réacs » ; la fragilisation actuelle du couple critique sociale/émancipation, le rôle pervers du « politiquement incorrect » (procédant par inversion de stéréotypes) et de la « critique du ressentiment » (visant à disqualifier par ce stigmate les postures critiques d’un autre bord) . II : Déplacements confusionnistes en cours, de l’extrême droite à la gauche. Ici sont d’abord analysées quatre « figures » de l’extrême droite, de la plus à la moins connue : Eric Zemmour, Alain Soral, Renaud Camus, Hervé Juvin ; puis est passé au crible l’hypercriticisme conspirationniste (étant soulignées la possibilité de critiques des théories du complot elles-mêmes de nature complotiste et la difficulté, dans ce contexte, de procéder aujourd’hui à une approche critique de certains phénomènes et événements sans tomber soi-même dans le complotisme, ce qui suppose rigueur, sens des nuances et de la complexité, dont s’affranchissent trop d’auteurs, notamment se revendiquant de la gauche) ; enfin un chapitre entier est consacré au mouvement des « gilets jaunes » et, par-delà son aspect de révélateur d’un malaise de certaines fractions de la société, à ses dérapages (autour de l’antisémitisme) et à son « confusionnisme rampant ». III : En partant de la gauche : polarisations politiques, ankyloses intellectuelles et intersections confusionnistes. Philippe Corcuff analyse successivement : – les manichéismes concurrents, laïcisme/islamismes-djihadismes, antisémitisme/islamophobie ; – des pensées à fronts renversés, « tourneboulées », en provenance de la gauche ; – des adhérences confusionnistes chez deux théoriciens en principe situés à gauche, les philosophes Jean-Claude Michéa (passé à des positions de plus en plus conservatrices à partir d’un discours se disant tourné vers l’émancipation), et Chantal Mouffe, (théoricienne du populisme, notion ambigüe mais revendiquée par des secteurs de la gauche, notamment la France insoumise).

La progression d’une partie à l’autre n’est pas absolument avérée mais, nonobstant cela, il faut reconnaître que l’intérêt de la lecture est constant, tant les analyses proposées des textes et positions dénichés par Corcuff peuvent venir compléter notre information et nourrir notre réflexion. La systématisation des post-scriptum après chacune des conclusions des trois parties risque d’obscurcir, à notre sens du moins, les enseignements synthétiques issus de chacune d’elles, mais quel ouvrage de cette ampleur ne comporte pas quelques scories (l’appréciation de celles-ci variant avec la sensibilité de chaque lecteur) ? On peut par ailleurs ne pas être d’accord avec toutes les analyses proposées, trouver que certains rapprochements gauche-extrême droite sont parfois tirés par les cheveux, voire (selon le positionnement théorico-politique propre de chaque lecteur) que certains textes cités et critiqués par l’auteur « résistent » bien à sa critique, etc. Cela relève du débat intellectuel et politique de bon aloi, qui est en filigrane de tout l’ouvrage. Il reste que, outre cette ouverture au dialogue dont il fait montre en n’étant jamais manichéen mais au contraire en appelant constamment au respect de la complexité et des nuances, nous avons là affaire à un livre important à la fois pour son apport empirique et pour son lancement d’alerte idéologico-politique. Ce que confirme la conclusion générale. Pour l’auteur, la mise en application de l’analyse socio-politique critique, tout en amenant à un pessimisme certain en considération de ce qu’est devenue la pensée de gauche dans le grand confusionnisme ambiant, ne saurait se concevoir sans la préoccupation maintenue – sur un mode délibérément normatif et prescriptif, quoique non impérieux – de la problématique de l’émancipation individuelle et collective. En plus des références centrales à Foucault et à Maurice Merleau-Ponty[5], philosophe trop méconnu de nos jours, Philippe Corcuff, s’appuyant sur un travail récent de Samuel Joshua[6] (qui fut professeur de Sciences de l’éducation à l’université d’Aix-Marseille), suggère – dans cette visée émancipatrice – :

« 1) d’associer la perspective de l’intersection d’une pluralité de dominations avec la réévaluation de la place de l’individu ; et 2) de la préservation d’un universalisable comme horizon (et non d’un universel supposé donné[7]) afin d’éviter les risques de ré-essentialisation identitaire, voire la cristallisation de conflits entre identitarismes » (p. 661). On voit que, tout en faisant sa part aux intersectionnalités et à leurs potentiels émancipateurs, incluant la question écologique, la position développée prend un parti ferme, qui ne se fera pas que des amis à l’extrême gauche, mais qui rend possibles des convergences dans le cadre d’un nécessaire pluralisme, « loin des contes de Noël homogénéisateurs » : par les positions qu’il défend, le livre se veut à juste titre (sans, encore une fois, que cela vaille adhésion totale du lecteur globalement convaincu par la pertinence de l’analyse)  « boussole rénovée pour une gauche d’émancipation à renaître » (p. 663).

André D. Robert

Fondateur- Directeur d’Inter Pares.

[1] Ramzig Keucheyan, Hémisphère gauche : une cartographie des nouvelles pensées critiques, Montréal, Lux, 2010.

[2] Dérision que Ph. Corcuff n’omet pas de s’appliquer parfois à lui-même, ce qui est de saine hygiène intellectuelle et tout à fait sympathique.

[3] You’ve got a friend (1971).

[4] Benjamin Boudou, « A quoi sert la théorie politique ? » in Raisons politiques. Etudes de pensée politique, n° 64, 2016.

[5]Par exemple Humanisme et terreur : essai sur le problème communiste, Paris Gallimard [1948] rééd. 1980.

[6]S. Joshua, « L’intersectionnalité : quelques questions » in Les Possibles, revue web initiée par le conseil scientifique d’Attac, n° 21, 1.10. 2019.

[7]« Universel de surplomb », selon l’expression du philosophe américain Michaël Walzer, terme susceptible de charrier avec lui des postures colonialistes et in-différenciatrices, versus « universel réitératif », sensible aux particularités et dénué de positions intempestives dominatrices (in « Les deux universalismes » Esprit, décembre 1992, n° 187, 114-133).