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Weil, P. (2021). De la laïcité en France. Paris : Grasset.

Auteur de plusieurs ouvrages de philosophie politique, Patrick Weil part de ce qu’il estime être le brouillage de la notion de laïcité aujourd’hui en France, là où – il y a quelques décennies – elle était une sorte d’allant de soi, quoique pas plus clairement définie cependant, « malgré les nombreuses leçons de laïcité administrées dans les collèges et lycées du pays ». D’où le projet de ce court essai (155 pages) de clarifier ce qu’est la laïcité française en faisant principalement retour sur le fondement, c’est-à-dire la loi de séparation des églises et de l’Etat du 9 décembre 1905 et plus largement sur le « moment 1905 », avant d’examiner pour finir quelques questions vives du temps présent.

Ce livre de synthèse et d’intervention est découpé en 11 brefs chapitres (certains, comme le 9, réduits à trois pages), ce qui indique une visée de mise au point sur la base des acquis de l’auteur, directeur de recherche au CNRS (Centre d’histoire sociale des mondes contemporains), ex-membre de la Commission Stasi en 2003-2004, plus que de débat approfondi avec d’autres penseurs de la laïcité porteurs d’autres conceptions (Baubérot par exemple). Face à la confusion ambiante qui tend souvent à faire de la laïcité une croyance parmi d’autres, l’introduction affirme nettement : « la laïcité qui régit les relations entre individus, groupes religieux et Etat, c’est d’abord du droit » (p. 18).

Les 5 premiers chapitres sont expressément consacrés à la loi de 1905 et à ses entours. Cela passe d’abord par le rappel de l’hégémonisme catholique, à la fin du XIXe siècle, sur la vie politique et sociale française (toujours placée sous le régime du Concordat de 1801) avant qu’à partir de 1879 les Républicains commencent à le contenir par diverses dispositions (parmi lesquelles la sécularisation des cimetières, la suppression des prières publiques pour attirer la bienveillance divine sur les Assemblées, le retrait des signes religieux des tribunaux, la loi sur le divorce et bien sûr les lois scolaires). La loi de séparation elle-même a été précédée par les réflexions d’une commission parlementaire (présidée par Ferdinand Buisson) qui a travaillé deux ans, et par un débat de trois mois à la Chambre, le Sénat adoptant le texte début décembre sans – fait exceptionnel – procéder à aucun amendement. Est souligné le rôle déterminant d’Aristide Briand et du principal rédacteur Louis Méjan en vue de l’adoption d’un texte équilibré où articles 1 et 31 se font écho autour de « liberté de conscience », « libre exercice des cultes », absence de pression autre que la libre persuasion pour conduire une personne à professer ou ne pas professer un culte. D’où la définition de la laïcité comme protection : « droit de croire ou de ne pas croire, sans pression ». En affirmant la neutralité de l’Etat vis-à-vis de tous les cultes, l’article 2 vise l’égalité de tous les citoyens. Patrick Weil montre ensuite comment, dans une circonstance historique qu’il rappelle, la loi de 1905 constitue un acte de souveraineté politique par lequel la République française, alors à la différence d’autres grands états européens, s’affranchit définitivement de la tutelle vaticane, et suspend dans le même mouvement toute prise de position par rapport à l’existence (ou non) d’un Dieu (contrairement à ce que veulent faire admettre ceux qui la combattent, laïcité n’équivaut donc nullement à affirmation de non-croyance, mais à proclamation de la non-compétence volontaire de l’Etat en la matière). Le chapitre 3 nous emmène sur le terrain concret des retombées de la loi : quid des processions, alors nombreuses, et des sonneries de cloches des églises ? La jurisprudence s’avère ici variable et complexe (des exemples en sont donnés), Briand ayant quant à lui réaffirmé son état d’esprit : « Toutes les fois que l’intérêt de l’ordre public ne pourra être légitimement invoqué, dans le silence des textes ou le doute sur leur exacte application, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur ».

Le chapitre 4 examine les différentes formes prises par la résistance catholique, conduite par le pape Pie X, au cours des années qui suivent le vote de la loi. Notamment en matière scolaire : en septembre 1908, une Déclaration des évêques, archevêques, cardinaux français, lue dans toutes les églises, appelle les pères de famille à « surveiller » l’école publique ; en 1909, les mêmes réitèrent : « Qu’est-ce, en effet, que cette neutralité, sinon l’exclusion systématique de tout enseignement religieux dans l’école et, par suite, le discrédit jeté sur des vérités, que tous les peuples ont regardées comme la base nécessaire de l’éducation ? ». L’Etat répond en exerçant la « police des cultes » prévue par la loi, expression qui sonne totalitaire mais à propos de laquelle les notes de fin de volume, appuyées sur une documentation abondante, montrent le caractère là encore tourné vers la recherche d’accommodements équitables. Le chapitre 5 traite (trop rapidement néanmoins) de la suite du XXe siècle : un nouveau paysage religieux  se dessine entre les deux guerres, Pie XI ayant brièvement joué la un rôle d’apaisement relatif, avant que le régime de l’Etat français ne rétablisse des prérogatives de l’église catholique ; puis ce sont les étapes de la querelle scolaire qui sont retracées à grands traits (lois Marie et Barangé de 1951, loi Debré de 1959, mobilisation de 1984 en faveur de l’enseignement privé, de 1994 en faveur du public – sans évocation cependant des importants accords Lang-Cloupet de 1992-93). L’auteur conclut le chapitre en brossant à grands traits le contexte contemporain, caractérisé par la superposition juridique au droit français de la Convention européenne des droits de l’homme et la présence devenue significative de l’islam dans le paysage religieux.

Les 6 chapitres suivants abordent entre autres : la question des sectes et des lieux de culte pour les musulmans ; les aumôneries, la place des religions à la radio et à la TV d’Etat ; les tensions autour du port du voile dans les écoles publiques ou dans un lieu éducatif de droit privé (jurisprudence Baby Loup) ; les installations religieuses dans l’espace public ; le cas des Etats-Unis, à la fois proche (par les dispositions juridiques du premier amendement et celles de la loi de 1905) et lointain (par la différence d’expérience historique entre les deux pays) ; les limites de la liberté d’expression (chapitre qui se termine par un retour sur l’affaire du chevalier de La Barre en 1765).

Si l’on peut regretter le caractère elliptique de certains chapitres, une propension à aborder trop vite et parfois de manière un peu confuse des questions qui mériteraient plus ample débat, cet essai a le mérite fondamental de procéder à un rappel du sens juridique de la loi de 1905 (même si les formulations et choix des termes ne sont, comme souvent en droit, pas exempts de difficultés d’interprétation) : « tout accorder aux individus et aux citoyens croyants, y compris le droit de montrer leur foi dans l’espace public, à condition de n’exercer aucune pression ; protéger aussi le culte contre tout désordre. Mais punir sévèrement au moyen de la loi pénale les abus commis au nom de la religion ». Et l’auteur de conclure, à la toute fin, par un plaidoyer pour l’histoire (scientifique) non aveugle aux fautes nationales, autre condition à ses yeux de la mise en œuvre effective de la laïcité.

André D. Robert

P. Corcuff. “La grande confusion” (2021)

Références : Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Paris, Textuel, coll. Petite Encyclopédie critique,2021, 670 pages.

Il y a une dizaine d’années, Ramzig Keucheyan proposait au lecteur un voyage dans les pensées de gauche et de gauche radicale, principalement européennes, afin d’en établir un panorama clarificateur[1], type d’entreprise toujours utile pour se repérer. Dix ans plus tard, on n’en est malheureusement plus là, car à une hégémonie antérieure (certes déjà en voie d’érosion) de cette pensée tend aujourd’hui à se substituer une autre, celle de la droite, voire de l’extrême droite, à la faveur de la confusion idéologique qui s’est emparée des productions intellectuelles, sinon conceptuelles, se réclamant de la gauche. Telle est la thèse soutenue par Philippe Corcuff dans son dernier ouvrage, volumineux mais de bout en bout passionnant, à son tour très utile car permettant de revisiter ou d’explorer des textes qu’on n’a pas toujours le temps ou l’envie d’aller regarder de près et qui sont cependant révélateurs de ce brouillard aujourd’hui répandu sur nos convictions « de gauche ». Un des premiers mérites de l’ouvrage, c’est l’ampleur de son information, traitant aussi bien d’interventions théoriques et philosophiques que directement politiques sans ignorer le rôle joué par les œuvres de fiction (de plus en plus, les séries) ni par les médias et, au sein de ceux-ci, par des émissions apparemment anodines, telles que Les Guignols de l’info (mais ce n’est pas la seule). Remarquons au passage que, pour le bonheur de ceux qui aiment les chansons (et savent qu’elles jouent leur partition dans le concert idéologique), Philippe Corcuff n’hésite pas à recourir aux paroles de quelques-unes qui l’ont marqué et qui reviennent en leitmotive significatifs au long de son écrit. Ainsi, pour désigner les glissements de la pensée de gauche vers d’autres horizons douteux, le refrain d’Eddy Mitchell : « la vie les a doublés » ; pour relativiser ce qui a pu être jadis aussi péremptoirement affirmé par certains comme vérité définitive que bruyamment dénoncé par les mêmes aujourd’hui comme horresco referens, les mots d’Alain Souchon : « Dérision de nous, dérisoires » [2];  pour souligner le danger de cette grande confusion et de cette hégémonie déjà passée ou passant à l’extrême droite, le cri de Serge Reggiani : « Les loups sont entrés dans Paris ». Notons aussi que c’est par le texte anglais d’une chanson[3] interprétée par James Taylor que se conclut le livre, ballade mélancolique mais non définitivement pessimiste, laissant la porte ouverte à des possibles et des « peut-être », annonciateurs d’une nouvelle poussée contre-hégémonique, du moins à terme.

Le volume comprend une introduction à ambition théorique : Vers une théorie politique critique de la confusion aujourd’hui. Lui-même engagé en politique, au cours des trois dernières décennies, comme il ne le cache pas, successivement dans plusieurs organisations de gauche parfois antithétiques les unes par rapport aux autres (selon un spectre large allant du PS à la Fédération anarchiste, à l’exception -relevons-le- du PCF), enseignant de sociologie politique à l’IEP de Lyon, auteur de nombreux ouvrages, articles et interventions, Corcuff entend bien sûr donner à son propos un ancrage théorique. Mobilisant la notion foucaldienne de « formation discursive » caractérisant de manière particulière tel ou tel moment historique, il va chercher cet ancrage du côté de la théorie politique critique[4], entendue comme tension entre, d’une part, la théorie sociologique qui vise, à travers un certain nombre de cadres conceptuels, une analyse approfondie du réel socio-politique en recourant aux outils de l’enquête, donc à la mise au jour d’indices empiriques et, d’autre part, la philosophie politique, qui présente un caractère nettement normatif du côté de ce qui « pourrait » ou « devrait » être. D’où le fait que l’auteur, dans le cours de l’ouvrage, nous fait régulièrement circuler des données empiriques à leur reprise théorique et, après avoir effectué des présentations objectivantes des positions de tel ou tel idéologue ou politicien, ne dissimule jamais les siennes propres (permettant ainsi au lecteur d’entrer lui-même dans l’échange, en sachant où il est).

Trois grandes parties scandent le cœur du développement. I : Dérèglements de la critique sociale dans les temps confus actuels. Dans les trois chapitres de cette première partie, sont ainsi – entre autres – passés au crible de l’analyse : l’identitarisme et le conspirationnisme contemporains ; l’hypercriticisme confusionniste dont le laboratoire est à l’extrême droite, mais contaminant désormais la gauche qui n’est pas exempte d’accueillir en son sein de « nouveaux réacs » ; la fragilisation actuelle du couple critique sociale/émancipation, le rôle pervers du « politiquement incorrect » (procédant par inversion de stéréotypes) et de la « critique du ressentiment » (visant à disqualifier par ce stigmate les postures critiques d’un autre bord) . II : Déplacements confusionnistes en cours, de l’extrême droite à la gauche. Ici sont d’abord analysées quatre « figures » de l’extrême droite, de la plus à la moins connue : Eric Zemmour, Alain Soral, Renaud Camus, Hervé Juvin ; puis est passé au crible l’hypercriticisme conspirationniste (étant soulignées la possibilité de critiques des théories du complot elles-mêmes de nature complotiste et la difficulté, dans ce contexte, de procéder aujourd’hui à une approche critique de certains phénomènes et événements sans tomber soi-même dans le complotisme, ce qui suppose rigueur, sens des nuances et de la complexité, dont s’affranchissent trop d’auteurs, notamment se revendiquant de la gauche) ; enfin un chapitre entier est consacré au mouvement des « gilets jaunes » et, par-delà son aspect de révélateur d’un malaise de certaines fractions de la société, à ses dérapages (autour de l’antisémitisme) et à son « confusionnisme rampant ». III : En partant de la gauche : polarisations politiques, ankyloses intellectuelles et intersections confusionnistes. Philippe Corcuff analyse successivement : – les manichéismes concurrents, laïcisme/islamismes-djihadismes, antisémitisme/islamophobie ; – des pensées à fronts renversés, « tourneboulées », en provenance de la gauche ; – des adhérences confusionnistes chez deux théoriciens en principe situés à gauche, les philosophes Jean-Claude Michéa (passé à des positions de plus en plus conservatrices à partir d’un discours se disant tourné vers l’émancipation), et Chantal Mouffe, (théoricienne du populisme, notion ambigüe mais revendiquée par des secteurs de la gauche, notamment la France insoumise).

La progression d’une partie à l’autre n’est pas absolument avérée mais, nonobstant cela, il faut reconnaître que l’intérêt de la lecture est constant, tant les analyses proposées des textes et positions dénichés par Corcuff peuvent venir compléter notre information et nourrir notre réflexion. La systématisation des post-scriptum après chacune des conclusions des trois parties risque d’obscurcir, à notre sens du moins, les enseignements synthétiques issus de chacune d’elles, mais quel ouvrage de cette ampleur ne comporte pas quelques scories (l’appréciation de celles-ci variant avec la sensibilité de chaque lecteur) ? On peut par ailleurs ne pas être d’accord avec toutes les analyses proposées, trouver que certains rapprochements gauche-extrême droite sont parfois tirés par les cheveux, voire (selon le positionnement théorico-politique propre de chaque lecteur) que certains textes cités et critiqués par l’auteur « résistent » bien à sa critique, etc. Cela relève du débat intellectuel et politique de bon aloi, qui est en filigrane de tout l’ouvrage. Il reste que, outre cette ouverture au dialogue dont il fait montre en n’étant jamais manichéen mais au contraire en appelant constamment au respect de la complexité et des nuances, nous avons là affaire à un livre important à la fois pour son apport empirique et pour son lancement d’alerte idéologico-politique. Ce que confirme la conclusion générale. Pour l’auteur, la mise en application de l’analyse socio-politique critique, tout en amenant à un pessimisme certain en considération de ce qu’est devenue la pensée de gauche dans le grand confusionnisme ambiant, ne saurait se concevoir sans la préoccupation maintenue – sur un mode délibérément normatif et prescriptif, quoique non impérieux – de la problématique de l’émancipation individuelle et collective. En plus des références centrales à Foucault et à Maurice Merleau-Ponty[5], philosophe trop méconnu de nos jours, Philippe Corcuff, s’appuyant sur un travail récent de Samuel Joshua[6] (qui fut professeur de Sciences de l’éducation à l’université d’Aix-Marseille), suggère – dans cette visée émancipatrice – :

« 1) d’associer la perspective de l’intersection d’une pluralité de dominations avec la réévaluation de la place de l’individu ; et 2) de la préservation d’un universalisable comme horizon (et non d’un universel supposé donné[7]) afin d’éviter les risques de ré-essentialisation identitaire, voire la cristallisation de conflits entre identitarismes » (p. 661). On voit que, tout en faisant sa part aux intersectionnalités et à leurs potentiels émancipateurs, incluant la question écologique, la position développée prend un parti ferme, qui ne se fera pas que des amis à l’extrême gauche, mais qui rend possibles des convergences dans le cadre d’un nécessaire pluralisme, « loin des contes de Noël homogénéisateurs » : par les positions qu’il défend, le livre se veut à juste titre (sans, encore une fois, que cela vaille adhésion totale du lecteur globalement convaincu par la pertinence de l’analyse)  « boussole rénovée pour une gauche d’émancipation à renaître » (p. 663).

André D. Robert

Fondateur- Directeur d’Inter Pares.

[1] Ramzig Keucheyan, Hémisphère gauche : une cartographie des nouvelles pensées critiques, Montréal, Lux, 2010.

[2] Dérision que Ph. Corcuff n’omet pas de s’appliquer parfois à lui-même, ce qui est de saine hygiène intellectuelle et tout à fait sympathique.

[3] You’ve got a friend (1971).

[4] Benjamin Boudou, « A quoi sert la théorie politique ? » in Raisons politiques. Etudes de pensée politique, n° 64, 2016.

[5]Par exemple Humanisme et terreur : essai sur le problème communiste, Paris Gallimard [1948] rééd. 1980.

[6]S. Joshua, « L’intersectionnalité : quelques questions » in Les Possibles, revue web initiée par le conseil scientifique d’Attac, n° 21, 1.10. 2019.

[7]« Universel de surplomb », selon l’expression du philosophe américain Michaël Walzer, terme susceptible de charrier avec lui des postures colonialistes et in-différenciatrices, versus « universel réitératif », sensible aux particularités et dénué de positions intempestives dominatrices (in « Les deux universalismes » Esprit, décembre 1992, n° 187, 114-133).

Appel à articles pour le n° 9 : « Laïcité et recompositions idéologiques »

« Laïcité et recompositions idéologiques contemporaines au prisme des SHS »

Ce numéro thématique d’Inter Pares souhaite participer au débat scientifique interdisciplinaire sur la notion de laïcité en la reliant à celle des mutations idéologiques en cours. Ces deux concepts polysémiques et protéiformes peuvent en effet être mobilisés pour explorer différentes thématiques en sociologie, droit, sciences de l’éducation, philosophie, sciences de l’information et de la communication (SIC), ainsi qu’en psychologie et en sciences de l’activité physique et sportive.

La perte de l’emprise des religions et traditions sur l’organisation collective et l’obligation de reconsidérer à nouveaux frais un certain nombre de clivages idéologiques sur lesquels la modernité démocratique s’est construite sont des composantes de ce que Gauchet qualifie de « nouveau monde » (Gauchet, 2017). Quel panorama se dessine ainsi sous nos yeux ? La démocratie libérale pluraliste et l’économie de marché forment-elles le nouvel horizon indépassable de notre temps (Fukuyama, 1992/2018) ? Sommes-nous au contraire au moment où se cherche, et peut-être commence à se trouver, un nouveau paradigme pour penser l’homme, la société et leur rapport à la nature (Caillé, 2019) ? Est-ce un temps de brouillage et de brumes, où désordres idéologiques (Brustier, 2017) et décolonisations identitaires (Renaut, 2009) voisinent, entraînant, notamment chez les plus jeunes, sentiments de désorientation et déni de la reconnaissance (Costa-Lascoux, 2008) ? L’âge séculier (Taylor, 2007/2011) est-il avant tout celui de la liquéfaction des sociétés, croyances et engagements y compris (Bauman, 2005/2013), ou plutôt celui où droit, raison et communication s’agencent sous de nouvelles formes (Habermas, 1992/1997) ? Que dire del’entrée de la France en particulier dans ce monde, et quid de la manière dont joue actuellement la double singularité que constitue sa culture politique – en particulier dans son rapport à la chose publique (Schnapper, 2017) – et sa laïcité (Raynaud, 2019) ? Tels sont notamment les horizons problématiques que le présent numéro d’Inter Pares souhaiterait contribuer à explorer, dans une perspective pluridisciplinaire en sciences humaines et sociales, en interrogeant centralement la question de la laïcité.

La laïcité est un principe politique, philosophique, juridique ayant largement contribué aux multiples débats français depuis plus d’un siècle (Portier, 2016 ; Baubérot, 2012). En France comme dans le monde, il suscite incompréhensions, adaptations, oppositions (Koussens, Mercier & Amiraux, 2020), bien qu’il soit souvent considéré comme le centre de gravité des principes démocratiques dans les sociétés modernes (Gautherin, 2014 ; Kintzler, 2007). Il n’est donc pas exagéré aujourd’hui de présenter la laïcité comme une question socialement, politiquement et scolairement vive (Alpe & Legardez, 2000, Ménard et Lantheaume, 2020). La complexité inhérente à ce principe se vérifie dans la façon dont celui-ci est mobilisé en situation : comme concept théorique, comme dispositif juridique (Kahn, 2007), comme valeur républicaine et universelle (Schnapper, 2017), comme expression de l’identité française (Miaille, 2014), comme une suprématie rationnelle (Go, 2015) ou encore comme une idéologie (Barthelemy et Michelet, 2007). Bref, les débats récurrents sur la laïcité ouvrent à des réflexions sur l’identité même de nos sociétés démocratiques et des individus qui les composent, mais aussi sur les principes idéologiques que ces sociétés se donnent, défendent, souhaitent voir advenir.

Les controverses sont nombreuses (femmes voilées, crèches dans les bâtiments publics, financement et liberté d’exercice des cultes, calendrier scolaire et enseignement des faits religieux, droit privé vs droit public, liberté d’expression et respect de la dignité humaine, etc.). Elles font appel à des conceptions larges et parfois contradictoires de la laïcité, menant à des formes variées d’applications et de stratégies en action (Saint-Martin, 2019 ; Laborde, 2010). En effet, les acteurs (enseignants, familles, entreprises, consommateurs, associations, médias, politiques) interprètent le principe de laïcité à partir de leur position et de leur rôle dans la société, dans un dialogue contradictoire permanent, tant au niveau individuel que collectif, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (Weber, 1959/1963). Comment comprendre aujourd’hui, à travers ces recompositions idéologiques et pragmatiques, la manière dont se définissent les représentations et les actions des individus ? Comment saisir la complexité des enjeux sociaux, politiques, psychologiques, au regard de la diversité et de la recomposition des identités modernes (Roy, 2012 ; Brekhus, 2008 ; Dubar, 2000 ; Lahire, 1998), dans ces moments d’émergence de controverses sur la laïcité ?

De nombreuses élaborations idéelles se sont présentées dans l’histoire comme grilles d’interprétation du monde et se sont revendiquées de l’universalisme. Quelle place (singulière ou commune) la laïcité occupe-t-elle dans cette concurrence des universalismes ? Comment est-elle représentée, pensée (pensable) ? La « confrontation polarisée de points de vue » (Charaudeau, 2015) apporte un regard sur la laïcité en tant que controverse médiatique, où une pluralité d’acteurs hétérogènes (politiques, religieux, associatifs…) se confrontent dans l’arène médiatique. Des études en SIC portent alors notamment sur la manière dont se constituent ces controverses relatives à la laïcité dans les médias et, se plaçant dans une perspective diachronique, cherchent à comprendre leur évolution dans le temps (Lochard et Soulages, 2015), angle d’approche qui peut être repris à nouveaux frais pour la période tout à fait contemporaine. Dans ce cadre, les études se concentrent aussi sur les stratégies argumentatives des différents types d’acteurs et sur les enjeux et objectifs poursuivis, explicites et implicites spécifiques à chacun d’eux. Qui sont ces acteurs ? Quelles sont les stratégies argumentatives utilisées ? Quelle compréhension de la laïcité supposent-elles ? Les analyses des liens qui unissent climat social, attitudes et conduites individuelles, en fonction des contextes notamment (Guimond, 2010), pourraient nourrir le débat.

Les articles qui composeront le présent numéro d’Inter Pares s’efforceront de répondre, à partir d’une orientation scientifique propre à chacune des disciplines concernées (éducation, information et communication, psychologie, STAPS), aux questionnements suivants : avec quelles autres convictions la laïcité doit-elle aujourd’hui partager son espace et/ou à quelles conditions peut-elle maintenir sa place « à part » dans la société française ? Quelle articulation possible existe-t-il entre de nouvelles interpellations idéologiques et la laïcité ? Comment, en particulier penser ensemble laïcité, autonomie et monde commun (Foray, 2008) ? Que révèle un regard porté sur l’expérience d’autres sociétés et d’autres cultures, tant d’un point de vue macrosocial que du point de vue des subjectivités et intersubjectivités ? Faut-il voir dans les profondes transformations induites par l’individualisme démocratique dans nos sociétés des motifs d’apaisement ou de tensions touchant à la notion d’identité (dans la pluralité de ses acceptions possibles) ? Peut-on en particulier considérer que l’école, souvent au cœur de ces débats, constitue aujourd’hui un espace social « laboratoire » pour saisir les enjeux et débats ainsi que la diversité des actions et réactions face aux controverses sur la laïcité et aux recompositions idéologiques contemporaines ? Comment de possibles conflits entre laïcité et autres visions du monde héritées peuvent-ils être analysés dans leur réfraction intime au cœur des sujets ?

Références

Alpe, Y., & Legardez, A. (2000). Questions ‘socialement vives’, enjeux sociaux et didactiques : La création de l’éducation civique juridique et sociale. Sherbrooke, Canada : 13° congrès international : La recherche en éducation au service dudéveloppement de sociétés.

Barthélemy, M. Michelet, G. (2007). Dimensions de la laïcité dans la France d’aujourd’hui. Revue Française de science politique. (5), 649-698.

Baubérot, J. (2012). Histoire de la laïcité en France. PUF (Que-sais-je).

Bauman, Z. (2005/2013). La vie liquide. Arthème Fayard / Pluriel.

Brekhus, W. (2008). Trends in the qualitative study of social identities. Sociology Compass (2-3), 1059-1078.

Brustier, G. (2017). Le désordre idéologique. Éditions du Cerf.

Caillé, A. et Dufoix, S. (dir.) (2013). Le tournant global des sciences sociales. La Découverte.

Caillé, A. (2019). Extensions du domaine du don. Demande-donner-recevoir-rendre. Actes Sud.

Charaudeau, P. (dir.) (2015). La Laïcité dans l’arène médiatique : Cartographie d’une controverse sociale. Ina. Éd., coll. Médias essais.

Costa-Lascoux, J. (2008). L’humiliation, les jeunes dans la crise politique. Eds de l’Atelier.

Dubar, C. (2000). La crise des identités. L’interprétation d’une mutation. PUF.

Foray, P. (2008). La laïcité scolaire : autonomie individuelle et apprentissage du monde commun. Peter Lang.

Fukuyama, F. (1992/2018). La Fin de l’histoire et le dernier homme. Flammarion.

Gauchet, M. (2017). Le nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV. Gallimard.

Gautherin, J. (2014). Le ‘modèle républicain’ en France : un modèle sous tensions. Histoire, Monde & Culture religieuse, (32), 43-53.

Go, H. L. (dir.) (2015). Normes pour apprendre. PUN.

Guimond, S. (2010). Psychologie sociale : perspective multiculturelle. Mardaga.

Habermas, J. (1992/1997). Droit et démocratie. Entre faits et normes. Gallimard.

Habermas, J. (1993). L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la culture bourgeoise. Payot.

Kahn, P. (2007). La laïcité est-elle une valeur ? Spirale – Revue de recherches en éducation, (39) 29-37.

Kintzler, C. (2007). Qu’est-ce que la laïcité ? Vrin.

Koussens, D. ; Mercier, C. & Amiraux, V. (2020). Nouveaux vocabulaires de la laïcité. Classiques Garnier.

Laborde, C. (2010). Français, encore un effort pour être républicains ! Seuil.

Lahire, B. (1998). L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Armand Colin.

Lochard, G. et Soulages, J. C. (2015). « Comment la télévision traite la laïcité ». Charaudeau, P. (dir.). La Laïcité dans l’arène médiatique : Cartographie d’une controverse sociale. Ina. Éd., coll. Médias essais, 95-115.

Ménard, C. et Lantheaume, F., (2020) Entre prescrit et réel, l’enseignement des valeurs de la République au collège, Recherches & Educations, n° 21, février.

Miaille, M. (2014). La laïcité: problèmes d’hier, solutions d’aujourd’hui. Dalloz

Portier, P. (2016). L’État et les religions en France. Une sociologie historique de la laïcité. PUR.

Raynaud, P. (2019). La laïcité. Histoire d’une singularité française. Gallimard.

Renaut, A. (2009). Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités. Flammarion.

Roy, O. (2012). La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture. Seuil.

Saint-Martin, I. (2019). Peut-on parler des religions à l’école ? Albin Michel.

Schnapper, D. (2017). De la démocratie en France. République, nation, laïcité. Odile Jacob.

Taylor, C. (2007/2011). L’âge séculier. Seuil.

Weber, M. (1959/1963). Le Savant et le politique. Éditions 10/18.

 

Modalités d’envoi d’une proposition :

Si vous êtes doctorant.e en sciences humaines et sociales et intéressé.e par ce sujet, nous attendons votre contribution !

Les propositions de résumé devront parvenir au plus tard le 30 mai 2021, auprès des coordonnateur.trice.s du dossier (prière de bien penser à ajouter les quatre destinataires à vos envois) :

thomas.bihay@univ-lyon2.fr ; C.Menard@univ-lyon2.fr ; roelens.camillejean@orange.fr ; gabriela.abuhab.valente@gmail.com

Les résumés devront contenir jusqu’à 2 000 caractères (espaces compris) où seront impérativement présentés le titre, la problématique, la méthodologie/terrain, éventuellement de premières conclusions/réflexions, les références principales et cinq mots clés.

Si réception d’un avis favorable pour le résumé, les premières versions des articles seront attendues le 30 octobre 2021.

C. Ossola, “Les vertus communes” (2019)

Références : Carlo Ossola, “Les vertus communes”,  (traduit de l’italien par Lucien d’Azay), Paris, Les Belles Lettres, 2019, 104 p., 11€.

Un stimulant petit ouvrage que celui que nous livre Carlo Ossola, titulaire de la chaire de « Littératures modernes de l’Europe néo-latine » au Collège de France. Un de ses éminents collègues déclarait il y a quelques années dans sa leçon inaugurale : « La littérature, exprimant l’exception, procure une connaissance différente de la connaissance savante, mais mieux capable d’éclairer les comportements et les motivations humaines. […] Sa pensée est heuristique (elle ne cesse jamais de chercher), non algorithmique : elle procède à tâtons, sans calcul, par l’intuition, avec flair » (Compagnon, 2007/2018). Ainsi, Ossola nous invite, d’une certaine manière, à suivre avec lui la piste d’un curieux lièvre de la philosophie pratique qu’il aurait levé en parcourant les taillis bibliographiques dont il est spécialiste.

L’introduction lui permet d’emblée de préciser son intention : ce n’est pas sur la trace des « vertus héroïques » (p. 7) mais sur celle des « vertus ingrates du quotidien » (p. 9) qu’il va tenter de nous entrainer. Il s’inscrit d’ailleurs dans une filiation prestigieuse qu’il commence par rappeler succinctement : « Chaque siècle, aux temps modernes, a eu ses maîtres des petites “vertus communes” : Castiglione et Guichardin au XVIe, François de Sales au XVIIe, Montesquieu au XVIIIe » (p. 11). Faire ce qu’il convient « chaque jour où nous devons faire l’effort de vivre en société » (p. 17) n’est cependant pas tâche plus facile que d’en conceptualiser abstraitement les principales exigences. C’est donc un inventaire de douze petites vertus[1], chacune référée à un ou plusieurs exemples concrets et cas pratiques, que nous propose Ossola.

I. L’affabilité (p. 21-26). L’individu affable est d’une certaine façon celui qui se montre soucieux de désamorcer préventivement le risque inéliminable de conflit niché en tout rapport humain, plus encore lorsque ce rapport est asymétrique et/ou contraint par quelque obligation sociale. Bref, cette vertu commune est « le contraire de l’arrogance ; elle n’est ni ennuyeuse ni gonflée d’orgueil ; elle est certes agréable, mais elle ne cède pas à l’agréable » (p. 24).

II. La discrétion (p. 27-32). Elle consiste essentiellement à « passer sans se faire remarquer » (p. 27) chaque fois que cela l’exige au sein d’un parcours de vie. Cette vertu est ainsi personnelle plus encore que sociale (p. 29), et l’on aurait tort de ne l’associer qu’à l’ambiance feutrée des salons et des alcôves du passé aristocratique.

III. La bonhomie (p. 33-38). Ossola désigne par ce terme « une conscience tranquille de soi qui ne s’en fait pas » (p. 35), et illustre le modèle par une galerie de personnages de médecins – dont en particulier le flaubertien docteur Larivière dans Madame Bovary – plus soucieux d’apaiser les maux dans toutes leurs variétés que d’exposer leurs titres et leurs médailles.

IV. La franchise (p. 39-44). On rencontre ici une pureté fragile, suscitant le désir de sincérité et éloignant le spectre des épurations brutales. La franchise telle qu’Ossola l’esquisse est à la fois « impatiente » (p. 43) et vulnérable, et son saint-patron pourrait être Garibaldi.

V. La loyauté (p. 45-50). Art de la parole donnée, cette vertu commune se définit aussi par la dichotomie, dans l’histoire politique, entre « le loyalisme (la foi en une cause » (p. 47) et le « “réalisme” (qui consiste à prendre acte et s’adapter) » (ibid.). Sont loyaux celles et ceux que leurs mots échangés et leurs dialogues intérieurs engagent en quelques manières.

VI. La gratitude (p. 51-56). Elle « est un sentiment qui appartient à une famille élargie ou s’entrecroisent la reconnaissance et les remerciements» (p. 54). À la dialectique de la justice présentée de manière fameuse par Nancy Fraser[2] entre redistribution et reconnaissance (2005/2011), Ossola semble vouloir ajouter un troisième terme : « la gratitude sans reconnaissance est une fausse monnaie, mais la reconnaissance sans gratitude est une émotion abstraite, vide de sens » (p. 55).

VII. La prévenance (p. 57-64). On touche ici à une recherche complexe de la bonne distance dans le rapport à l’autre : suffisamment prêt pour tendre une main secourable en cas de besoin ; suffisamment distant pour n’être pas intrusif. Se hâter lentement[3] (p. 63) de prendre soin d’autrui, tel semble être ce en quoi consiste cette petite vertu précieuse.

VIII. L’urbanité (p. 65-70). On peut la définir comme « la vertu de l’adoucissement […] nécessaire à la cohabitation dans le consortium humain » (p. 65). Elle se déploie à l’aune de la manière dont la liberté des Modernes tâche d’en user avec les domaines respectifs du privé et du public. Manquent d’urbanité, en particulier, celles et ceux qui se montrent insolent.e.s, mais non celles et ceux qui savent leur répondre adroitement et sans agressivité (p. 70).

IX. La mesure (p. 71-76). Pour Ossola, voici exemplairement une « vertu médiane » (p. 72) entre le sublime et le vil, autrement dit une « règle qui ne sert pas à vérifier des choses mesurables […], qui proportionne l’action à l’espérance qui la dicte » (p. 75). Avec Protagoras, Ossola semble en faire la vertu humaine (et humaniste) par excellence.

X. La placidité (p. 77-82). Le thème dominant est ici celui de la paix et de la capacité à la souhaiter durable. Le pivot de la définition proposée de cette vertu commune nous semble être une longue citation d’Etienne Gilson, dont l’extrait le plus significatif serait : « C’est dans le calme et le repos qu’un homme acquiert la sagesse et la prudence, non dans l’agitation et la lutte. Il en va de même de l’humanité. Sans une paix tranquille, elle est incapable d’accomplir son œuvre propre » (p. 80).

XI. La constance (p. 83-88). Ne ferait-elle pas plutôt partie des « grandes vertus » (p. 83) ? Ossola s’interroge, tant la fidélité qu’elle implique parait une de ces vertus héroïques dont il ne devait censément pas être question. La ramener à l’ordinaire serait alors une manière habile de rappeler que la « frontière entre l’engagement indéfectible de la constance et l’inopportunité compulsive de l’impertinence est évidemment mince » (p. 86).

XII. La générosité (p. 89-94), enfin, pose une question similaire : grande ou petite vertu ? Trancher pour la seconde option est pour Ossola une invitation à s’intéresser aux « générosités plus sobres, imperceptibles » (p. 90) que celles des grands élans les plus ostensibles. La figure tutélaire proposée est ici celle de « Geppetto dans Pinochchio de Carlo Collodi » (p. 91).

On notera l’absence de conclusion, comme une volonté sous-jacente de ne pas prétendre mettre un point final à un inventaire dont l’exercice même parait impliquer des choix de saisir et d’écarter des notions, avec une certaine subjectivité assumée, davantage qu’une prétention systématique et synthétique.

La discussion pourrait ici porter sur les risques de moralisme épais, communs eux-aussi à leur manière, que peut faire courir l’articulation d’une inclinaison vertuiste en éthique et d’une focalisation sur les mœurs ordinaires. Si l’examen des vertus communes devait constituer le versant positif de ce qui pourrait plus négativement être le diagnostic d’un malaise dans la civilité (Habib et Raynaud, 2012), il serait permis de voir planer l’ombre d’une panique morale (Ogien, 2004) sur ce qui se présentait initialement en quelque sorte comme une reproduction du geste taylorien d’attention portée par la philosophie morale à la vie ordinaire (Taylor, 1989/1998). Ce risque est bien connu des lecteurs d’essais récents ayant cherché à (re)mobiliser les notions de société décente (Margalit, 1996/2007) ou de common decency[4] (Leys, 1984/2014) pour un regard critique sur les sociétés occidentales contemporaines. Or Ossola semble ici aussi prompt à flirter avec ce risque qu’il se révèle virtuose dans l’art de nous convaincre, au moins partiellement, qu’il saura in fine le tenir à distance raisonnable. Comment l’expliquer ?

La forme doit ici être évoquée pour tenter d’éclairer cette impression de lecture. On notera en effet une écriture limpide[5] et un vrai souci de joindre le geste à la parole dans ce qui pourrait être un traité des vertus de l’auteur lettré noircissant les pages avec la même délicatesse complice qu’il souhaiterait les voir tournées. A ce titre, les brèves mais marquantes incursions de cinéastes – Akira Kurosawa (p. 36-37), Xavier Beauvois (p. 37-38), Kon Ichikawa (p. 50) et Robert Altman (p. 94) – et des chanteurs – Gino Paoli et Ornella Vanoni (p. 85) ou encore Leonard Cohen (p. 93-94) – au sein du déploiement d’érudition littéraire qu’Ossola convoque à l’appui de son propos comptent ainsi parmi les moments les plus roboratifs et les plus spontanément inclusifs d’un essai qui, d’une certaine manière, se lit vite et se médite longtemps.

Camille Roelens

Université de Lille, INSPE-HDF, laboratoire  CIREL (équipe Recifes),  associé ECP, collaborateur scientifique CREN.

Travaux cités

Compagnon, A. (2007/2018). La littérature, pour quoi faire ? Paris : Arthème Fayard / Pluriel.

Fraser, N. (2005/2011). Qu’est-ce que la justicie sociale ? Reconnaissance et redistribution. Paris : La Découverte.

Habib, C., & Raynaud, P. (2012). Malaise dans la civilité ? Paris : Perrin.

Leys, S. (1984/2014). Orwell ou l’horreur de la politique. Paris : Flammarion.

Margalit, A. (1996/2007). La société décente. Paris : Flammarion.

Ogien, R. (2004). La panique morale. Paris : Grasset & Fasquelle.

Taylor, C. (1989/1998). Les sources du moi. La formation de l’identité moderne. Paris : Seuil.

Notes

[1] Pour autant de chapitres composant l’ouvrage.

[2] Il serait ici singulièrement ingrat, justement, de ne pas remercier Estelle Ferrarese, préfacière et traductrice de l’ouvrage cité, de nous avoir mis sur sa voie.

[3] Devise d’Italo Calvino avec lequel Ossola dialogue bien des fois dans ces pages.

[4] Voir aussi sur ce point, et pour un moralisme plus appuyé articulé à une critique politique plus radicale, les essais de Jean-Claude Michéa.

[5] Pour de courts textes initialement destinés à la publication à l’été 2018 dans la quotidien Sole 24 Ore (p. 19).