C. Ossola, “Les vertus communes” (2019)

Références : Carlo Ossola, “Les vertus communes”,  (traduit de l’italien par Lucien d’Azay), Paris, Les Belles Lettres, 2019, 104 p., 11€.

Un stimulant petit ouvrage que celui que nous livre Carlo Ossola, titulaire de la chaire de « Littératures modernes de l’Europe néo-latine » au Collège de France. Un de ses éminents collègues déclarait il y a quelques années dans sa leçon inaugurale : « La littérature, exprimant l’exception, procure une connaissance différente de la connaissance savante, mais mieux capable d’éclairer les comportements et les motivations humaines. […] Sa pensée est heuristique (elle ne cesse jamais de chercher), non algorithmique : elle procède à tâtons, sans calcul, par l’intuition, avec flair » (Compagnon, 2007/2018). Ainsi, Ossola nous invite, d’une certaine manière, à suivre avec lui la piste d’un curieux lièvre de la philosophie pratique qu’il aurait levé en parcourant les taillis bibliographiques dont il est spécialiste.

L’introduction lui permet d’emblée de préciser son intention : ce n’est pas sur la trace des « vertus héroïques » (p. 7) mais sur celle des « vertus ingrates du quotidien » (p. 9) qu’il va tenter de nous entrainer. Il s’inscrit d’ailleurs dans une filiation prestigieuse qu’il commence par rappeler succinctement : « Chaque siècle, aux temps modernes, a eu ses maîtres des petites “vertus communes” : Castiglione et Guichardin au XVIe, François de Sales au XVIIe, Montesquieu au XVIIIe » (p. 11). Faire ce qu’il convient « chaque jour où nous devons faire l’effort de vivre en société » (p. 17) n’est cependant pas tâche plus facile que d’en conceptualiser abstraitement les principales exigences. C’est donc un inventaire de douze petites vertus[1], chacune référée à un ou plusieurs exemples concrets et cas pratiques, que nous propose Ossola.

I. L’affabilité (p. 21-26). L’individu affable est d’une certaine façon celui qui se montre soucieux de désamorcer préventivement le risque inéliminable de conflit niché en tout rapport humain, plus encore lorsque ce rapport est asymétrique et/ou contraint par quelque obligation sociale. Bref, cette vertu commune est « le contraire de l’arrogance ; elle n’est ni ennuyeuse ni gonflée d’orgueil ; elle est certes agréable, mais elle ne cède pas à l’agréable » (p. 24).

II. La discrétion (p. 27-32). Elle consiste essentiellement à « passer sans se faire remarquer » (p. 27) chaque fois que cela l’exige au sein d’un parcours de vie. Cette vertu est ainsi personnelle plus encore que sociale (p. 29), et l’on aurait tort de ne l’associer qu’à l’ambiance feutrée des salons et des alcôves du passé aristocratique.

III. La bonhomie (p. 33-38). Ossola désigne par ce terme « une conscience tranquille de soi qui ne s’en fait pas » (p. 35), et illustre le modèle par une galerie de personnages de médecins – dont en particulier le flaubertien docteur Larivière dans Madame Bovary – plus soucieux d’apaiser les maux dans toutes leurs variétés que d’exposer leurs titres et leurs médailles.

IV. La franchise (p. 39-44). On rencontre ici une pureté fragile, suscitant le désir de sincérité et éloignant le spectre des épurations brutales. La franchise telle qu’Ossola l’esquisse est à la fois « impatiente » (p. 43) et vulnérable, et son saint-patron pourrait être Garibaldi.

V. La loyauté (p. 45-50). Art de la parole donnée, cette vertu commune se définit aussi par la dichotomie, dans l’histoire politique, entre « le loyalisme (la foi en une cause » (p. 47) et le « “réalisme” (qui consiste à prendre acte et s’adapter) » (ibid.). Sont loyaux celles et ceux que leurs mots échangés et leurs dialogues intérieurs engagent en quelques manières.

VI. La gratitude (p. 51-56). Elle « est un sentiment qui appartient à une famille élargie ou s’entrecroisent la reconnaissance et les remerciements» (p. 54). À la dialectique de la justice présentée de manière fameuse par Nancy Fraser[2] entre redistribution et reconnaissance (2005/2011), Ossola semble vouloir ajouter un troisième terme : « la gratitude sans reconnaissance est une fausse monnaie, mais la reconnaissance sans gratitude est une émotion abstraite, vide de sens » (p. 55).

VII. La prévenance (p. 57-64). On touche ici à une recherche complexe de la bonne distance dans le rapport à l’autre : suffisamment prêt pour tendre une main secourable en cas de besoin ; suffisamment distant pour n’être pas intrusif. Se hâter lentement[3] (p. 63) de prendre soin d’autrui, tel semble être ce en quoi consiste cette petite vertu précieuse.

VIII. L’urbanité (p. 65-70). On peut la définir comme « la vertu de l’adoucissement […] nécessaire à la cohabitation dans le consortium humain » (p. 65). Elle se déploie à l’aune de la manière dont la liberté des Modernes tâche d’en user avec les domaines respectifs du privé et du public. Manquent d’urbanité, en particulier, celles et ceux qui se montrent insolent.e.s, mais non celles et ceux qui savent leur répondre adroitement et sans agressivité (p. 70).

IX. La mesure (p. 71-76). Pour Ossola, voici exemplairement une « vertu médiane » (p. 72) entre le sublime et le vil, autrement dit une « règle qui ne sert pas à vérifier des choses mesurables […], qui proportionne l’action à l’espérance qui la dicte » (p. 75). Avec Protagoras, Ossola semble en faire la vertu humaine (et humaniste) par excellence.

X. La placidité (p. 77-82). Le thème dominant est ici celui de la paix et de la capacité à la souhaiter durable. Le pivot de la définition proposée de cette vertu commune nous semble être une longue citation d’Etienne Gilson, dont l’extrait le plus significatif serait : « C’est dans le calme et le repos qu’un homme acquiert la sagesse et la prudence, non dans l’agitation et la lutte. Il en va de même de l’humanité. Sans une paix tranquille, elle est incapable d’accomplir son œuvre propre » (p. 80).

XI. La constance (p. 83-88). Ne ferait-elle pas plutôt partie des « grandes vertus » (p. 83) ? Ossola s’interroge, tant la fidélité qu’elle implique parait une de ces vertus héroïques dont il ne devait censément pas être question. La ramener à l’ordinaire serait alors une manière habile de rappeler que la « frontière entre l’engagement indéfectible de la constance et l’inopportunité compulsive de l’impertinence est évidemment mince » (p. 86).

XII. La générosité (p. 89-94), enfin, pose une question similaire : grande ou petite vertu ? Trancher pour la seconde option est pour Ossola une invitation à s’intéresser aux « générosités plus sobres, imperceptibles » (p. 90) que celles des grands élans les plus ostensibles. La figure tutélaire proposée est ici celle de « Geppetto dans Pinochchio de Carlo Collodi » (p. 91).

On notera l’absence de conclusion, comme une volonté sous-jacente de ne pas prétendre mettre un point final à un inventaire dont l’exercice même parait impliquer des choix de saisir et d’écarter des notions, avec une certaine subjectivité assumée, davantage qu’une prétention systématique et synthétique.

La discussion pourrait ici porter sur les risques de moralisme épais, communs eux-aussi à leur manière, que peut faire courir l’articulation d’une inclinaison vertuiste en éthique et d’une focalisation sur les mœurs ordinaires. Si l’examen des vertus communes devait constituer le versant positif de ce qui pourrait plus négativement être le diagnostic d’un malaise dans la civilité (Habib et Raynaud, 2012), il serait permis de voir planer l’ombre d’une panique morale (Ogien, 2004) sur ce qui se présentait initialement en quelque sorte comme une reproduction du geste taylorien d’attention portée par la philosophie morale à la vie ordinaire (Taylor, 1989/1998). Ce risque est bien connu des lecteurs d’essais récents ayant cherché à (re)mobiliser les notions de société décente (Margalit, 1996/2007) ou de common decency[4] (Leys, 1984/2014) pour un regard critique sur les sociétés occidentales contemporaines. Or Ossola semble ici aussi prompt à flirter avec ce risque qu’il se révèle virtuose dans l’art de nous convaincre, au moins partiellement, qu’il saura in fine le tenir à distance raisonnable. Comment l’expliquer ?

La forme doit ici être évoquée pour tenter d’éclairer cette impression de lecture. On notera en effet une écriture limpide[5] et un vrai souci de joindre le geste à la parole dans ce qui pourrait être un traité des vertus de l’auteur lettré noircissant les pages avec la même délicatesse complice qu’il souhaiterait les voir tournées. A ce titre, les brèves mais marquantes incursions de cinéastes – Akira Kurosawa (p. 36-37), Xavier Beauvois (p. 37-38), Kon Ichikawa (p. 50) et Robert Altman (p. 94) – et des chanteurs – Gino Paoli et Ornella Vanoni (p. 85) ou encore Leonard Cohen (p. 93-94) – au sein du déploiement d’érudition littéraire qu’Ossola convoque à l’appui de son propos comptent ainsi parmi les moments les plus roboratifs et les plus spontanément inclusifs d’un essai qui, d’une certaine manière, se lit vite et se médite longtemps.

Camille Roelens

Université de Lille, INSPE-HDF, laboratoire  CIREL (équipe Recifes),  associé ECP, collaborateur scientifique CREN.

Travaux cités

Compagnon, A. (2007/2018). La littérature, pour quoi faire ? Paris : Arthème Fayard / Pluriel.

Fraser, N. (2005/2011). Qu’est-ce que la justicie sociale ? Reconnaissance et redistribution. Paris : La Découverte.

Habib, C., & Raynaud, P. (2012). Malaise dans la civilité ? Paris : Perrin.

Leys, S. (1984/2014). Orwell ou l’horreur de la politique. Paris : Flammarion.

Margalit, A. (1996/2007). La société décente. Paris : Flammarion.

Ogien, R. (2004). La panique morale. Paris : Grasset & Fasquelle.

Taylor, C. (1989/1998). Les sources du moi. La formation de l’identité moderne. Paris : Seuil.

Notes

[1] Pour autant de chapitres composant l’ouvrage.

[2] Il serait ici singulièrement ingrat, justement, de ne pas remercier Estelle Ferrarese, préfacière et traductrice de l’ouvrage cité, de nous avoir mis sur sa voie.

[3] Devise d’Italo Calvino avec lequel Ossola dialogue bien des fois dans ces pages.

[4] Voir aussi sur ce point, et pour un moralisme plus appuyé articulé à une critique politique plus radicale, les essais de Jean-Claude Michéa.

[5] Pour de courts textes initialement destinés à la publication à l’été 2018 dans la quotidien Sole 24 Ore (p. 19).

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